mercredi 29 février 2012
par  Claire

Mayotte et son maki

Quelle histoire singulière que celle du maki de Mayotte. L’animal a d’abord été classé par le naturaliste Schlegel au XIXème siècle comme une espèce à part entière, sous l’appellation de "Lemur mayottensis" (puis "Eulemur fulvus mayottensis"). Il est aujourd’hui reconnu comme appartenant à la même espèce que celle recensée à Madagascar, "Eulemur fulvus"… Pourquoi cette certitude ?

Pour de raisons essentiellement de logiques géologiques… Il y a 125 millions d’années un bras de terre africain se détache du bloc continental pour former l’île de Madagascar. Puis il y a environ 35 millions d’années, alors que les océans étaient à un niveau très bas, des radeaux naturels arrachés aux rives des grands fleuves africains vont dériver jusque sur l’île de Madagascar, emportant avec eux des prosimiens, ancêtres des 101 espèces et sous espèces vivantes de lémuriens connues à ce jour. Ce n’est qu’il y a 8 millions d’années que les îles volcaniques des Comores dont Mayotte vont émerger. Le niveau des mers est plus haut et les courants marins identiques à ceux d’aujourd’hui. Il n’y a plus dès lors qu’une seule solution possible

JPEG - 107.6 ko
Makis dans un goyavier (Ph. L. Tarnaud)

pour expliquer la présence de lémuriens à Mayotte, sachant que les îles océaniques vierges de toute forme de vie terrestre lorsqu’elles émergent de l’océan, sont progressivement colonisées soit par voie aérienne, soit par voie maritime : Ce ne peut être que les hommes qui au cours de leurs migrations les ont importé. Pourquoi ? le mystère reste entier ! toujours est-il que les premiers restes fossiles de lémuriens trouvés sur l’île à ce jour, étaient associés à des poteries et datent du 9ème siècle de notre ère. Ils correspondent aux premiers peuplements humains. Les hommes cohabitent ainsi avec les lémuriens de Mayotte depuis des siècles. Ce lien pourrait-on dire originel entre l’homme et l’animal à Mayotte a donné lieu à une mythique particulière : La mythologie raconte en effet que le lémurien est un homme qui a été changé en lémurien. « Taloha ankomba tsi ni ankomba, be ni binadamu »

Le mot komba ou ankomba (que vous retrouvez dans les récits mythologiques, ici pour parler de la transformation d’un homme en lémurien par punition divine) est le terme vernaculaire (KOMBA (shimahorais) ou ANKOMBA (shibushi) pour désigner le lémurien de Mayotte. Le Maki dans les représentations locales n’est donc pas, loin sans faux, un animal commun. Tout dans son comportement incite à comparaison et son anthropomorphisme l’a longtemps protégé par un Fady (un interdit) à la chasse et à la consommation.

Mais voilà que depuis plus d’une décennie, il prend un peu trop ses aises, au point d’envahir », aux dires des habitants, les villages et même de fréquenter la ville ! Que le maki soit un empêcheur de cueillir les fruits à point, cela n’est pas nouveau ! Mais sa présence devenue récurrente voire permanente dans les champs d’arboriculture est aujourd’hui reconnue comme une gêne importante, voire une nuisance, et jusqu’à une menace.

JPEG - 33.6 ko
Maki funambule sur un fil électrique pour traverser une rue (Ph. L. Tarnaud)

Les croyances traditionnelles qui classaient le lémurien parmi les espèces interdites (fady) à la chasse et à la consommation ne sont plus guère entendues. Non que le maki soit à présent chassé et consommé - même s’il existe toujours quelques “ irréductibles ” - mais la société mahoraise a connu une mutation considérable et extrêmement rapide accentué par un fort accroissement démographique remettant en cause tout un système socio-éonomique basé sur le droit coutumier et les croyances locales. Même si le maki a gardé un statut particulier du fait de son anthropomorphisme marqué, on ne croit plus beaucoup à l’histoire de sa métamorphose. Les histoires d’agression de lémuriens se multiplient et sont d’autant plus sévèrement jugées lorsqu’elles concernent les enfants. Ce changement de représentation s’il s’appuie sur des faits réels n’en est pas moins le résultat d’une anthropisation de plus en plus forte au détriment du couvert forestier nécessaire à la survie de l’espèce. Ne trouvant plus suffisamment à manger dans la forêt, les lémuriens font régulièrement “des descentes » jusque dans les champs de fruitiers. (Mangues, bananes, jaquiers, papayes, grenadiers, avocatiers, et jusqu’aux agrumes et au poivre, tout y passe).

JPEG - 61.9 ko
Maki en ville (Ph. J. Tonnabel)

Entre 2000 et 2010, la situation écologique de Mayotte s’est fortement dégradée et avec elle les relations hommes/milieu. L’accroissement démographique de la population humaine de Mayotte qui, selon les derniers chiffres de l’INSEE, a doublé en quinze ans (INSEE, 2007), s’accompagne inévitablement d’une occupation toujours plus grande de l’espace et d’une diminution accélérée du couvert forestier. Le phénomène d’anthropisation (urbanisation, infrastructures autoroutières et intensification agricole confondues) entraîne un appauvrissement préoccupant des zones forestières, habitats d’un grand nombre d’espèces animales, dont le lémurien. Ce dernier constitue un véritable indicateur écologique du milieu dans lequel il vit et interagit. Il permet d’analyser non seulement l’état d’un milieu naturel (recensement et régime alimentaire de l’espèce), mais également les changements de représentations et des usages des populations locales à l’égard de ce milieu.


Articles les plus récents

jeudi 5 janvier 2012
par  Laurent

Zabaobab.Images

Site photographiques de Laurent Tarnaud

lundi 7 novembre 2011
par  Laurent

Des insectes... gaulois !

http://www.zabaobab.fr/spip.php?breve74
mardi 1er novembre 2011
par  Laurent

De la nature à l’homme ou... l’inverse

Une certaine conception de la conservation des patrimoines naturels suppose que l’homme soit exclu des milieux à protéger. Cette conception « nordiste », d’urbains à la recherche d’un « paradis perdu » trouve dans les études scientifiques portant sur l’impact de (...)
vendredi 12 août 2011
par  Claire, Laurent

Nom d’un maki (de Mayotte) !

« le maki en mahorais c’est komba » disait Y.S en s’entretenant à Mayotte en l’an 2000 avec l’ethnologue Claire Harpet . « Komba » dites vous ? Mais alors, d’où vient le nom de maki que nous lui donnons, nous métropolitains ? Le premier européen à rapporter (...)
lundi 13 juin 2011
par  Laurent

Madagascar, entre richesse et pauvreté

615. 615 n’est pas le nom de votre nouvelle série policière américaine mais le nombre d’espèces découvertes à Madagascar depuis 10 ans. Cette île, la quatrième par la taille et de superficie supérieure à celle de la France, est séparée du continent africain depuis 100 millions (...)
dimanche 27 mars 2011
par  Laurent

La banane

Plus de 100 millions de tonnes de bananes sont produites par an. Au-delà de la consommation du fruit, aujourd’hui mondiale, banane et bananier sont utilisés par les hommes de multiples façons. Certains produisent de l’alcool. D’autres utilisent les fibres comme de la (...)
dimanche 9 janvier 2011
par  Claire

Ala et les peuples de Madagascar

L’île de Madagascar recèle une forêt tropicale parmi les plus riches en biodiversité de la planète. Détachée du bloc continental depuis la fin de l’ère primaire, Madagascar a été peuplée, au cours des millénaires qui ont suivi son isolement géographique, d’espèces végétales (...)
samedi 25 décembre 2010
par  Laurent

Légende et histoire de tortues

Une légende de l’Océan Indien dit que : « un jour, une tortue géante a apporté sous sa carapace les poissons, les coquillages, les méduses et tous les animaux qui vivent dans l’eau car l’océan était vide ». Excellentes fêtes de fin d’année à toutes et à tous. La Tribu (...)
vendredi 3 décembre 2010
par  Guillaume

L’art des cavernes (extrait)

En 1976, André Leroi-Gourhan fait le point de ses connaissances sur la "religion et les croyances" des hommes du paléolithique supérieur.

vendredi 26 novembre 2010
par  Guillaume

Dans les secrets des œuvres d’art (extrait)

Antoine Spire s’entretient avec Philippe Walter, physicochimiste, co-directeur du laboratoire du centre de recherche et de restauration des musées de France.

Brèves

14 mai - Des chats et des hommes

Il y a 9000 ans, à Chypre, les chiens et les chats étaient déjà des animaux domestiques et les (...)

30 mars - Des chercheurs qui ont du nez

Cela mériterait un vrai "post". Des chercheurs du Muséum National d’Histoire Naturelle de (...)

5 mars - Hissez ho !

Dans les îles ioniennes de Kefallinia and Zakynthos (Grèce), ont été découvertes des (...)

3 mars - Forêt, exploitation et conservation

Cette interview de JL Doucet de l’Université de Liège (Belgique) pour alimenter la (...)

16 février - Toujours plus petit

A Madagascar vivent les plus petits caméléons du monde. Joliment appelés caméléons feuilles, (...)

31 janvier - BON ANNIVERSAIRE

au Marsupilami qui souffle ce mardi 31 janvier ces 60 ans ! L’animal découvert dans les (...)

30 janvier - Nouvelle population de singes Atèles

Une équipe mixte de l’ONG WCS et du Parc National de Colombie a découvert une nouvelle (...)

27 janvier - Images des bêbêtes 2011

Quelques belles images des animaux rares ou découverts en 2011 mises en ligne par (...)

27 janvier - Réchauffement climatique

La NASA nous livre une petite animation instructive sur le réchauffement climatique de 1880 à (...)

12 janvier - 7,7 mm

7,7 mm est la taille moyenne du plus petit vertébré connu, une grenouille de Papouasie-Nouvelle (...)

8 janvier - Un microcèbe "géant" !

Une équipe germano-malgache a découvert un microcèbe "géant" de 68g dans une forêt humide de (...)

20 octobre 2011 - Espèces

Saluons la naissance de la revue Espèces, revue d’histoire naturelle. qui vulgarise les (...)

31 août 2011 - De l’importance de la littérature scientifique...

et de son mode de publication ! Ci-dessous 2 articles instructifs sur la publication (...)

10 août 2011 - Un monde de pouvoir

Dans un monde de pouvoir, chuuuut ! http://www.rue89.com/corinne-lepage...

27 juillet 2011 - Des Forêts et des Hommes

L’IRD met en ligne un dossier thématique très intéressant sur les relations de (...)